Torpillage du paquebot Meknès le 24 juillet 1940
Nous publions le témoignage de Jean Destouesse, rescapé du Meknès en 1940. Suite à l’appel lancé sur le net et grâce aux renseignements collectés, nous pouvons partager la vie de ce marin de la région bordelaise.
Nous avons découvert qu’un rescapé du Meknès avait légué au fils de sa femme de ménage, un manuscrit retraçant tout son périple lors de la Seconde Guerre mondiale. Il s’agit de Jean-Raoul Destouesse. Matricule 89-922-5. Maître mécanicien à bord du "Pierre Descelier - A.D. 19". Ce dernier résidant en 1940 au 63, rue Montméjean à Bordeaux. Né à Bordeaux en 1904, il épouse Marie Souque en 1929 à Pontonx (landes). Il décède en 1994 à Cestas (33) à l’âge de 90 ans.
Son travail est remarquable pour l’histoire. Dans un cahier d’écolier, il a écrit à la plume ce qu’il a vécu durant ces heures tragiques de 39-40, jusqu'à son retour en décembre 40 auprès des siens. Il a fait également un petit lexique, qui lui permettait de se faire comprendre dans cette Angleterre où il était retenu prisonnier. Il fait mention dans son carnet de l'anniversaire de son fils Jean-Paul qui fête ses 8 ans le 2 octobre 1940.

Si vous avez des infos : lesoubliesdumeknes@orange.fr
Nous allons au fil du temps, vous faire découvrir la vie de Jean entre 1939 et fin 1940.
Déclaration de la guerre le 2 septembre 1939
23 septembre 1939 - C'est à mon tour, au 22e jour de la mobilisation générale de prendre le départ. Je quitte ma famille et après un dur voyage coupé d'arrêts dans Amiens, Arras, Lens, etc… J'arrive à Dunkerque le 24 septembre 1939 au soir. Je couche à l'Hôtel des voyageurs avec un camarade de train, ce qui me permet de me reposer un peu. Aussitôt rentré, après la visite médicale, je suis habillé et dirigé vers la caserne Romarch.
26 septembre 1939 - Je suis dirigé avec d'autres vers l'ouvrage Ouest, où je passe des jours exempts d'ennuis, dans le calme des dunes du bord de la mer. Je fais une promenade à Malo les Bains, abandonné au sable.
3 octobre 1939 - Je suis désigné pour Boulogne, à bord du chalutier escorteur de dragage, "Pierre Desceliers" A.D.19. Départ de Dunkerque vers 18 h 30. Arrêt et couchage à l'hôtel à Calais.

4 octobre 1939 - Arrivée à Boulogne vers les 8 heures du matin. Recherche de la caserne Daumont, Au château et embarquement sur le bord qui sera le mien pendant de longs mois. La première impression n'est pas fameuse ; sur ces petits bateaux où il manque presque de tout, je regretterai bien souvent la tiédeur et le calme de la vie familiale. Pendant ce mois d'octobre excessivement pluvieux, l'aménagement suffira à peine à nous garantir des éléments déchaînés. Et c'est presque aussitôt plusieurs appareillages qui mettront à mal mon estomac inhabitué à ces parties de balançoire.
Mais l'embrayage du moteur laissant à désirer, son démontage entraînera l'arrêt du bateau pour quelques temps. Entre temps, d'autres bateaux étant prêts à prendre la mer, on décidera de la révision complète du moteur qui donnait, lui aussi des signes de fatigue. C'est l'immobilisation jusqu'à la fin décembre qui nous permettra de passer cet hiver si rigoureux à l'abri dans le bassin à flot.
4 novembre 1939 - Une permission de faveur de 72 heures coupera agréablement cette période de travaux mécaniques.
9 décembre 1939 - C'est à mon tour de prendre la première permission de détente et je pars le cœur léger passer dix jours parmi les miens. Son effet moral est naturellement excellent, choyé que je suis par tous. Et c'est le retour à bord le 24-12-39.
Janvier 1940 - Et c'est de nouveau le service à la mer pendant presque tout le mois.
Le service est réglé comme il suit à ce moment là : Patrouille de jour, patrouille de nuit et 24 heures de repos. C'est dur et dangereux.
Février 1940 - Toujours le même travail jusqu'au 9 de ce mois, où je bénéficie d'une deuxième permission de faveur de 72 heures. C'est pendant mon absence du bord que se produira un événement de mer assez dramatique.
12 février 1940 - Pendant la nuit, à 11 heures du soir, conséquence de l'état de la mer, de la tempête de neige, de la malchance, le "Pierre Desceliers" s'échoue sur le sable de la plage de Berk. Malgré des moments critiques, il n'y a pas d'accidents à déplorer.

Après plusieurs jours de travaux dans le froid et la neige, à la faveur d'une forte marée, le bateau est retiré de sa mauvaise position et ramené à Boulogne par le remorqueur "Barfleur" de Boulogne. Pendant les manœuvres, le moteur s'est fortement ensablé et dès le retour dans ce port c'est le démontage pour mise en état.
Ces travaux dureront tout le mois de mars et à la fin de celui-ci je prends ma deuxième permission de détente du 26-3-40 au 10-4-40.
11 avril 1940 - A mon retour, mon bateau en service et mon nouveau contact avec la mer n'est pas des plus heureux. Tempête. Nous sommes les seuls à ne pas rentrer au port. Notre nouveau commandant (tout récemment embarqué à la place du maître hydrographe Rolland, qui paie ainsi la responsabilité de son échouage à Berk), ne l'ayant pas jugé utile nous essayons tant bien que mal ce coup de tabac. En ville, on colportera même notre perdition un peu prématurément. Notre ancien commandant Rolland paiera d'ailleurs chèrement son déclassement en sautant avec le "Duquesne" sur une mine magnétique. Nous le déplorons sincèrement car c'était un homme très bon qui ne méritait pas cela. Quand au nouveau, après quelques jours de contact nous sommes à même de l'apprécier aussi, comme un homme charmant, doublé d'un excellent marin.
(NDLR) Le « Pierre Desceliers (AD 19) est un dragueur de mines auxiliaire - 2 marins périrent sur le Meknès - Construit aux atelierx Beliard Crighton & C° à Ostende, il est mis en service en 1933 et nommé Pierre Desceliers. Cet harenguier à moteur de 153 tonnes de jauge brute est armé par l’association des propriétaires dieppois de Pêche et d’Armement de Dieppe ou il fait partie des meilleurs bateau de pêche. Réquisitionné en 1939, il est immatriculé AD 19 en tant que dragueur de mines auxiliaire. Le 3 juillet 1940, il est saisi comme beaucoup des navires français dans les ports anglais et en août 1940, il est transformé en patrouilleur auxiliaire britannique. Navire de défense portuaire il se trouve dans le port de Salcombe (Devon) ou lors d’un raid aérien, il est coulé par la Luftwaffe dans la nuit du 13 août 1942. Relevé, il sera jugé irréparable. »
Mai 1940 - La guerre va en s'intensifiant en action et il faudra se défendre. Le service devient plus dur. Deux jours entiers à la mer sur trois et cela ne va pas sans une certaine fatigue. C'est du 20 au 22 qu'elle prend le plus de rigueur, conséquence de l'attaque générale sur la Hollande, la Belgique, l'est et le nord de la France. Dans la nuit du 20 au 21, c'est la grande bagarre. On s'en sort sans dommage. La nuit suivante, malgré que nous ayons été épargnés, il n'en sera pas de même de deux bateaux qui sont à nos côtés et qui seront coulés à coups de bombes. Le premier un cargo belge sera assez heureux de pouvoir s'échouer à la côte, tandis que le deuxième le pétrolier français "Ophélie" coulera en flammes à notre droite. Nous partons aussitôt à son secours et recueillerons ainsi 21 hommes de son équipage. Cette nuit-là, deux milles cartouches environ seront brûlées pour nous défendre. Les naufragés sont couverts de mazout. Il y en avait bien une épaisseur de dix centimètres sur la mer. On leur donne nos propres vêtements et les réchauffons dans la cuisine avec du feu et du vin chaud. Cependant le jour se lève et nous assistons à un spectacle qui nous surprend un peu. Des embarcations de tous types et de tous tonnages sortent du port chargés de civils. Que signifie cela… Nous n'en savons rien étant en mer depuis deux jours et deux nuits mais bientôt un petit dragueur nous accoste et embarque nos rescapés. Par lui nous apprenons que l'on évacue Boulogne. On s'en doutait un peu. Il nous laisse tout le pain qu'il a de disponible, nous n'en avions plus, ainsi que l'ordre de rester sur place en attendant de nouvelles instructions. Nous qui pensions rentrer goûter un repos bien gagné après deux nuits très dures, cela ne nous enchante guère. Néanmoins quelques heures plus tard on pourra rentrer mais pas pour nous reposer. Aussitôt à quai, nous faisons nous aussi notre plein de civils notamment les femmes de ceux qui les avaient à Boulogne. Cela ne va pas sans mal car on se cherche et on ne se trouve pas toujours. Nous quittons notre mouillage du bassin Loubet pour celui du Casino. Et là un ordre nouveau nous oblige à débarquer tout ce monde. Notre nouvelle mission sera d'évacuer au dernier moment le personnel de l'aviation. La journée se passe sous les bombes ainsi que la nuit pendant laquelle nous cherchons en vain le sommeil dans les abris du Casino secoués par les explosions toutes proches. Un zinc sera descendu en flammes et mettra un frein à l'audace des aviateurs ennemis.
22 mai 1940 - Attente durant ce jour lugubre ; les bruits les plus fantaisistes circulent, ce qui est certain c'est que l'ennemi est proche et c'est au soir de ce jour que nous recevrons une nouvelle mission en compagnie du "Tarana", les deux derniers du port.
Les tanks approchent de la ville par les routes qui longent la mer. Il va donc falloir bombarder celles-ci sur un signal de l'aviation. Nous prenons position en rade. Pendant le trajet une soupape d'échappement du moteur casse. Il faut la remplacer. Peu d'enthousiasme à descendre en bas alors qu'au-dessus la sarabande a commencé.
La réparation se fait en un temps record et je viens voir de nouveau ce qui se passe sur le pont. Les batteries côtières tournent sans arrêt et leur feu croisé passe au-dessus de nous en grondant. Drôle de musique et explosions au loin. Une vedette lance-torpille est près de nous. Elle nous emprunte notre embarcation et cinq hommes. C'est quelques instants plus tard que nous servirons de cible à un tank caché dans quelque coin. Tout le monde s'affale mais le tir est un peu court, heureusement. Notre chef d'escadrille le "Tarana" nous signale qu'il appareille, l'ordre de tirer ne venant toujours pas et nous restons là, tous seuls, attendant nos hommes pour pouvoir en faire autant car la situation se gâte visiblement et notre position étant vraiment trop mauvaise. Enfin les voilà… Le commandant refoulant son ardeur combative se décide à abandonner la rade pour le large où nous croiserons toute la nuit.
23 mai 1940 - Dans la matinée, de bonne heure, nous revenons devant Boulogne où se trouve aussi un autre chalutier le "Messidor" qui a recueilli dans la nuit l'équipage d'un hydravion en détresse. Un torpilleur est là aussi qui bombarde les routes avoisinant la ville. Nous lui demandons s'il a des ordres pour nous. La réponse est négative. Que faire ? Le commandant nous a dit à tous qu'il ne s'en ira pas avec sa caisse à munitions pleines. L'optimisme est absent. Chacun sent que l'heure est grave pour tous et bien des visages l'expriment. Je descends seul à la machine et je raccourcis la courroie qui entraîne la pompe de cale, j'ai l'impression de faire ainsi quelque chose pour la sécurité générale. L'attente dure, et pèse lourdement sur les esprits. Il faut croire que nous ne sommes pas faits pour la sauvagerie de la guerre car chacun pense dans son égoïsme au salut de sa "peau". Le commandant devait d'ailleurs se rallier à ce point de vue quelques moments plus tard sans que rien ne puisse nous faire prévoir pareil revirement. Les batteries côtières tombées aux mains de l'ennemi sans doute tirent sur nous avec leurs gros calibres. C'est une musique pas très rassurante. Et c'est ce qui déterminera notre commandant à prendre le large. Je pense qu'il n'aura rien regretté de sa décision. Qu'aurions-nous fait avec notre petit 75 contre les 250 au moins des batteries. C'était aller à une mort certaine. Le sort en était jeté, nous sommes partis, sans déshonneur d'ailleurs, les derniers ; le "Messidor" ayant depuis longtemps disparu à l'horizon. Et ce sera la route vers le sud-ouest qui nous amènera dans la nuit en vue de Fécamp.
24 mai 1940 - De bonne heure le matin, nous rentrons au port, puis au bassin à flot, où nous goûterons une détente du corps et de l'esprit, bien gagnée. Là, on sera incertains sur ce que l'on fera de nous. Deux solutions : nous expédier à Cherbourg ou nous garder selon la secrète envie du Lieutenant X commandant en second de la place, pour la défense de la ville. C'est cette dernière qui prévaudra. On fait un abri de sacs de sable à notre 75 ainsi qu'à une de nos mitrailleuses. La deuxième est démontée et placée dans un coin de falaise pour battre la mer et la plage et nous assurons le service ici et là. Notre commandant nous quitte pour aller en mission à Dunkerque avec un groupe de chalutiers belges pour faire le transbordement des troupes entre ce port et l'Angleterre. Il s'en faut de peu que nous fassions partie du voyage mais le bon sens pour une fois aura raison. C'était la place des hommes du bord connaissant bien celui-ci et capables de le conduire de rester, plutôt que d'y mettre des étrangers qui en auraient tout à en apprendre. Donc, pendant deux semaines nous nous partagerons notre veille soit à bord soit à la mitrailleuse mais le secteur est calme et la ville de Fécamp charmante. Nous en profitons le plus possible et les habitants sont excessivement gentils pour nous. Ce sera le séjour idéal pour nous remettre le moral en place. On écrit et on reçoit des lettres. On a de l'argent en poche. La vie est belle jusqu'au 9-6-40.
9 juin 1940 - Il y a eu des bombardements sur le Havre et ailleurs. Les pétroles de Port Jérôme brûlent et la fumée obscurcit le ciel ; on sait par les journaux que l'ennemi force l'allure et dans la nuit, étant de faction à bord, je vois passer interminablement l'artillerie et la troupe anglaise qui rabattent sur le Havre. On sent l'orage qui gronde de nouveau près de nous.
10 juin 1940 - Je remplace des défaillants pour prendre le service à la mitrailleuse, le midi. Des chalutiers sont partis durant la matinée chargés de civils. Nous quittons le bassin à flot pour l'avant du port. C'est le départ assuré, car on défendra mollement, nous voilà donc à deux, loin du bord dans notre encoignure de rochers. Le temps s'écoule lourdement, on n'ose guère penser à ce que l'on pressent et qui ne saurait tarder. Je m’étais assoupi tandis que mon camarade veillait quand des explosions me jettent sur pied. Les tanks sont là, qui tirent sur le port. Des toits s'effondrent par-ci, par-là ; un juste en face de notre bateau dont une glace de la passerelle dégringole.
C'est la panique dans ce qui reste de population civile et malheureusement aussi chez les militaires. Avec les jumelles, je vois que le bateau se remplit comme par enchantement et le moteur lance déjà sa fumée dans la cheminée. Les derniers ordres étaient d'évacuer. On évacue et à quelle allure. Cinq des nôtres ne pourront prendre le bateau, trois coupés du bord par des ponts ouverts, deux en mission à la Poste. On nous siffle ; nous raflons tout ce qui a une valeur dans notre petit poste et courons sur la jetée où le bateau accoste pour nous juste le temps d'embarquer. A bord c'est la cohue la plus complète, 145 personnes à bord d'un chalutier de 30 mètres cela représente un beau chargement. Il y a un petit clapotis et bientôt l'état du bateau se ressent de l'état de la mer. Je couche des enfants dans mon hamac et bien d'autres en font autant. On s'ingénie à caser tout le monde au mieux mais que faire avec si peu de chose. La plupart des personnes âgées passeront la nuit sur le pont. Une nuit bien fraîche. On mouille une partie de cette nuit devant Caen n'étant pas sûrs de notre route. Toujours le compas qui fait des siennes. Au petit jour en route de nouveau et vers 6 heures il se produira à bord un bien triste événement. Une mère mettra au monde un enfant du sexe masculin avec le concours des bonnes volontés présentes.
Quelle tristesse de voir se produire de pareilles choses dans de si tristes circonstances.
Nous demandons une ambulance et un docteur sitôt rentrés à Cherbourg et notre cœur sera bien serré de voir cette mère de quelques heures gravir seule l'échelle raide du poste qui donne accès au port tandis qu'un petit paquet de chiffons passe de mains en mains pour suivre sa maman.
11 juin 1940 - Nous débarquons tout notre monde sur le vapeur de charge "Amiénois" qui appareillera un peu plus tard avec le chargement d'autres bateaux vers un port que l'on croit être Bordeaux. Au revoir à tous, avec leurs remerciements et bon voyage. Dans les jours qui suivent ceux des nôtres qui étaient restés à Cherbourg réussissent à rejoindre le bord par les moyens de locomotion les plus divers. Les raids allemands continuent chaque nuit, mais ici ils sont plus prudents car la D.E.A. s'impose nettement. Cela ne les empêche pas de mouiller des magnétiques qui font des ravages. Pas de lettres à part celles qui n'ont pu parvenir à Boulogne et qui sont restées ici.
17 juin 1940 - Le soir de ce jour notre commandant en second mu par un sentiment inexplicable décide d'appareiller de Cherbourg pour un autre plus au sud. On fait route, mais le mécontentement est général, personne ne voulant s'associer de sang-froid à une fuite qui n'exclut pas les risques. Devant la réprobation générale il finit par se rendre à nos raisons ; nous faisons donc demi-tour et rentrons à Cherbourg tard dans la nuit.
18 juin 1940 - Les bombardements ont augmenté d'intensité et l'on fait sauter les ouvrages du port pendant que l'évacuation se prépare. On nous prévient d'avoir à nous tenir prêts à appareiller une fois de plus et, vers 11 heures c'est officiellement vers Porstmouth que se dirige une multitude de bateaux de tous tonnages. Arrivée à Porstmouth dans la nuit et mouillage.
19 juin 1940 - Nous appareillons de nouveau vers la dernière destination de notre "Desceliers" c'est vers 13 heures l'amarrage à Southampton. La première nuit passée dans cette ville n'est pas heureuse. Bombardements et incendie d'un dépôt de munitions situé juste en face de nous. Une formidable gerbe de feu clôture le tout.
Nous restons toujours à bord. On nous fournit des vivres en quantité restreinte mais cela peut aller le secteur devenant calme. Je visite la ville avec les camarades ; notre ignorance de la langue anglaise et le manque de "money" font que nous n'y trouverons pas grand relief. J'écris une carte, puis une lettre espérant qu'elles arriveront. Rien n'est moins sûr d'ailleurs. Nous touchons un acompte sur notre solde : 2 livres.
3 juillet 1940 - Réveil à 5 heures du matin. On nous prévient que nous allons quitter nos bateaux et être dirigés vers des camps où l'on nous amène dans les autobus à l'impériale. Là nous sommes bien reçus, mais nourris à l'anglaise et couchant sur le plancher d'une salle avec une couverture. On passe le temps en jouant au football ou aux cartes. Au sujet de la nourriture il faut que je note que le 26 juin nous avons bu à bord notre dernier quart de "pinard" et combien l'eau nous paraît fade. Le thé est bien meilleur mais l'on ne nous en donne que deux fois par jour. Nous avons la visite d'un officier de Marine qui nous propose de continuer la guerre avec la Légion Française.
Peu de candidats. Chacun pense plutôt à revenir parmi les siens. Le nom de la petite ville où nous sommes est Totton et le bâtiment est une "School". Ecole.

6 juillet 1940 - Notre séjour aura été court à Totton, et ce jour nous prenons le départ en chemin de fer à la gare de Southampton vers un autre camp. Il faut rendre justice aux Anglais et leur adresser des éloges pour la façon impeccable dont s'accomplissent ces déplacements. On distribue dans le wagon même le nécessaire à tous et cela dans un temps record puisqu'il n'y pas de pagaye.
7 juillet 1940 - Après douze heures de trajet nous arrivons à notre nouveau camp qui s'appelle "Haydoock Park Camp" dans la ville de Goldborne et qui n'est autre que l'hippodrome de la ville à quelques vingt cinq kilomètre de Liverpool. Là c'est la vie sous la tente et chacun doit se suffire à lui-même. On tache de s'isoler de l'humidité du sol par une couche de foin, malheureusement trop mince et nous restons une semaine sans couvertures. Heureusement que nous avions eu la bonne idée d'en resquiller trois à Totton. Plus tard on nous en donne deux et cela augmente de beaucoup notre confort. Ici nous vivons à la française mais sans avoir assez de vivres et les trois quart du temps nous ne pouvons faire plus d'un repas digne de ce nom. Pour le 14 juillet cependant nous aurons droit à un quart de vin provenant des réserves du "Courbet" sans nul doute. Il fait très mauvais temps, une pluie très froide. On ne se croirait pas au mois de juillet. Qu'est ce que cela doit être en hiver, et je redouterais de le passer ici. Il se manifeste quelque impatience dans le camp (environ 2 hommes). Des bruits de rapatriement ont circulé bien des fois, mais jamais rien de positif. C'est pourquoi quelques camarades vont trouver le Commandant du camp pour savoir où l'on en est dans ce domaine. Il n'y a à peu près rien de fait et nous demande de lui accorder encore quelques jours. A peu de jours de là de nouveaux bruits circulent et l'on sent que cette fois ils sont en partie fondés. Bientôt on dresse des listes par classes jusqu'à 1932. Ce seront ceux-là qui prendront le premier départ et finalement celui-ci est fixé au 23 juillet 1940 au matin.
23 juillet 1940 - Tout le monde est sur pied de très bonne heure. L'appel se fait et l'on se rend à la gare, on embarque et à 8 heures c'est le départ vers Southampton par Manchester, Bringstoke etc… Toujours le même service d'ordre et de ravitaillement impeccables, nous arrivons à la gare Maritime de Southampton vers 17h30. Nous embarquons presque aussitôt sur le paquebot mixte "Meknès" que je connais bien. A mon premier séjour dans cette ville j'avais fait la connaissance du second cuisinier des premières classes et cette relation me sera précieuse pendant mon séjour à bord. C'est un Bordelais (il y en a d'ailleurs beaucoup à Bord) et qui de plus est un voisin à Bordeaux vu qu'il habite rue de la Benauge. Son nom est Labatut Daniel. Je prendrai mes repas en sa compagnie à la cuisine et je n'aurai qu'à m'en féliciter vu les repas que l'on sert aux autres rapatriés.
24 juillet 1940 - On attend plus que l'Amiral Cayolle pour prendre le départ. Celui-ci arrive enfin… et 16h45 on prend le départ par Portsmouth et la haute mer. A 11 heures du soir alors que je venais juste de m'assoupir, un bruit insolite nous réveille. Je voudrais ne pas deviner, mais on dirait bien le tac-tac d'une mitrailleuse. Je m'habille en hâte et le monte sur le pont. Le bruit a cessé. Je m'approche de bâbord et là une nouvelle salve nous jette à plat sur le pont. Ce coup là il n'y a plus de doute possible. Je connais assez bien la musique pour ne pas m'y tromper. D'ailleurs les balles traçantes renseigneraient les moins avertis. Je me mets à l'abri à tribord. Pris par une curiosité qui aurait pu me coûter cher je reviens sur bâbord pour essayer de voir d'où partent les coups. Je ne vois rien mais une troisième salve me fait comprendre vu le peu de hauteur du départ des balles que nous avons affaire à un petit bâtiment sous-marin ai-je cru d'abord, ensuite j'ai su que c'était une vedette lance-torpilles. Est-ce possible que ce soit à nous qu'on en veuille ? A un bateau qui navigue tous feux allumés et qui porte partout les couleurs françaises et éclairées, qui a été signalé partout comme transportant des rapatriés. On voudrait toujours croire à une méprise mais un choc terrible à l'arrière nous fait perdre nos illusions et au bruit de l'explosion s'ajoute celui des glaces de la passerelle qui descendent en miettes. Le bateau a été touché à l'arrière et s'incline immédiatement sur tribord. Il ne s'agit plus de réfléchir, je monte l'échelle qui conduit au pont promenade, là je rafle une bouée et l'assujettis puis je jette un coup d'oeil d'ensemble. Beaucoup montent au pont des embarcations, déjà deux de celles-ci descendent mais par suite de mauvaises manoeuvres elles arrivent à la mer presque debout ayant vidé les occupants dans la descente. Deux embarcations de perdues ! Il y en aura d'autres par suite de l'affolement général. Le bateau s'incline avec rapidité sur tribord ; j'ai compris qu'il ne faut pas rester là car s'il chavire c'est la catastrophe. Je descends dans le coffre n° 3.
Un bout pendant le long du bord, j'éprouve d'une traction rapide la solidité de son amarrage et aussitôt j'enjambe la lisse et me laisse glisser à la mer. Je m'éloigne du bateau le plus rapidement possible ; au bout d'un certain moment je me retourne pour voir le bateau. Il a coulé très rapidement de l'arrière et à l'instant où je regarde il est complètement debout et seule une partie de l'avant jusqu'au coffre n° 1 environ émerge de l'eau. A ce moment une embarcation passe pas très loin de moi, je force un peu pour la rejoindre et monte à bord. Malheureusement je n'ai pas eu de chance dans mon choix, elle est pleine d'eau celle-là aussi et avec son chargement qui augmente la voilà sous l'eau. Je jette un coup d'oeil autour de moi pour voir s'il n'y pas moyen de se tirer de ce mauvais pas mais pas d'autre embarcation ou radeau à côté. Le "Meknès" n'existe plus et sur la mer le chaos est indescriptible. Il n'est pas dans mon pouvoir de décrire une scène pareille : 1450 hommes environ à la mer, des embarcations pleines à chavirer ainsi que des radeaux, des épaves de toutes sortes auxquelles sont agrippées toutes ces vies humaines, des appels déchirants, d'autres d'agonie, déjà… Quelle misère… Cependant la situation de mon embarcation a bien vite empiré. Par suite de son chargement toujours plus important maintenant elle est bien de 30 centimètres sous l'eau ; cela ne peut pas durer longtemps, il faut faire quelque chose. Ceux de bonne volonté se mettent à l'eau, on va essayer à l'aide d'un seau de la vider, mais insuffisamment allégé on arrive à rien, tout le monde remonte se reposer un peu. On recommence cinq fois l'opération mais soit par manque de volonté ou par mauvaise volonté des plus froussards le résultat sera nul et maintenant elle s'enfonce toujours un peu plus. L'eau n'est pas trop froide ni la mer mauvaise mais il y a quand même un peu de houle ce qui donne à notre esquif des gîtes soudaines que nous avons bien de la peine à redresser en nous jetant du coté opposé.
Mais cela ne durera plus longtemps ; à un mouvement de roulis plus fort elle chavirera complètement et nous videra à la mer. Quelques uns s'agrippent encore après elle dans l'espoir de la retourner. Quand à moi j'ai compris qu'il n'y arriverons pas et je m'éloigne soutenu à des bois qui heureusement ne font pas défaut. Je change plusieurs fois de soutien choisissant le meilleur, j'échoue finalement sur un mat et des avirons amarrés ensemble, où il a déjà deux hommes. C'est du repos assuré, j'en profite. Mais dans la nuit, je vois une embarcation qui va passer pas loin de moi, je lâche tout et je fonce, j'arrive à son avant, je me cramponne et respire un peu. C'est une toute petite "plate" qui a déjà un bon chargement malgré cela on veut bien me prendre et à partir de maintenant çà sera complet. Quel soupir !… Dans son égoïsme chacun se réjouit d'avoir réussi à se tirer de là, mais on demeure quand même écrasé… A quoi bon réfléchir à tout ce qui vient de se passer et qui se passe encore…
Pour ma part j'en suis incapable, l'eau est à dix centimètres du bord et chaque vaguelette me mouille, à quoi bon me secouer pour me sécher et me pousser pour ne pas être encore mouillé. Je suis sauf pour le moment et cela suffit largement pour l'heure présente. Dans la tête vide de chacun défilent par à coups les visions sinistres de ces heures… Que de morts, les uns hurlant, les autres résignés… j'entends parler derrière moi sur un banc du canot, il me semble reconnaître la voix. J'interroge et en effet c'est bien un camarade du bord qui se trouve là. On échange quelques réflexions sur ce qui vient de se passer et l'on se demande quelle heure il peut bien être maintenant. J'avais ma montre au poignet, je la regarde sans conviction, son cadran tout rouillé déjà me masque presque entièrement les aiguilles, je la met contre mon front et j'entends très bien son tic-tac régulier. Brave petite montre qui servira à mesurer notre attente, elle marche encore ; je la regarde attentivement cette fois et je lis 2 heures et demi.
25 juillet 1940 - A mon heure à moi, il était 11h05 lorsque je suis monté sur le pont.
Je peux bien dire qu'à 11h15 ou 11h20 j'étais à l'eau. Je me demande s'il est bien possible que je sois resté si longtemps dans pareille situation. Ce qu'il y de sûr, c'est que trempé comme je suis, je claque des dents sans arrêt et cela jusqu'au lever du soleil tout attendu. A part une petite émotion en prenant une étoile pour un feu de bateau, il ne se produira rien d'important jusqu'au lever de l'Astre du jour. Ses rayons sont les biens venus ainsi que sa lumière qui nous montre que nous sommes bien perdus au milieu de la mer. Au loin, des embarcations et des radeaux chargés à bloc.
Les isolés ont disparu absorbés par le néant. Il ne nous reste plus qu'à attendre un secours problématique. Je ne sais par quel hasard on découvre une boite de fer blanc qui est pleine. J'avais sur moi un ouvre-boîtes ; j'essaie de l'ouvrir mais j'y renonce j'ai les doigts gelés, un autre est plus heureux que moi et l'on découvre à l'intérieur un genre de pain complet en bon état. Chacun des quatorze hommes en aura un petit morceau pas bien gros mais qui fera un bien immense à tous en raison inverse je pense de son petit volume. Dans la brume qui persiste au ras de l'horizon certainscroient découvrir la terre. Serait ce possible… Serait ce le groupe Jersey. On discute la dessus en pure perte d'ailleurs car nous n'avons qu'un aviron et il sert juste à maintenir notre bateau dans le sens des lames pour ne pas embarquer trop d'eau à la fois, en plus de cela tous les mouvements sont interdits si nous ne voulons pas chavirer. Nous sauront plus tard que les îles que nous avions vues appartenaient à la côte anglaise où le flot nous avait poussé depuis le naufrage. La marée descendante fera la chose inverse. Le soleil s'est caché derrière des nuages, le vent est plus vif et plus froid. Le temps va-t-il changer ? Il ne manquerait plus que cela… Les vagues se creusent un peu plus. J'ai recommencé à claquer des dents. Le moral s'en ressent mais on ne parle guère de ce qui nous hante. C'est vers 6 heures et demi je pense que l'un de nous remarquera un petit panache de fumée à l'horizon. Il faut réellement avoir de bons yeux ; mais comme il est affirmatif on lui fait confiance jusqu'au moment où chacun est en mesure de vérifier qu'il a bien vu. C'est d'abord une joie intense vite refroidie par le raisonnement que nous nous tenons. Si ce bateau est de passage, il a 90 chances sur 100 qu'il file sans nous voir. A moins que ce ne soit un bateau qui mis au courant de notre situation par quelque moyen : peut-être la T.S.F. du "Meknès" à notre secours. Maintenant il grossit rapidement car il doit marcher bon train et les plus avertis reconnaissent en lui un bateau de guerre. Peu nous importe la nationalité, pour nous pas de doute c'est le salut. Et bientôt ce n'est plus une mais quatre silhouettes que je montre à l'horizon. Elles tombent vite sur les traînards de notre misérable horde et les opérations de ramassage doivent être rapidement poussées ; mais il y a malgré tout beaucoup de rescapés (c'est vrai que vu le nombre d'embarqués il est heureux qu'il en soit ainsi) et le temps passe bien lentement. Autant qu'on puisse en juger nous sommes l'embarcation la plus éloignée des bateaux sauveteurs et il se passe tellement de temps que lorsque nous voyons un bateau changer de route il nous semble que nous ayant pas vus ils vont tous s'en aller sans nous. Çà, çà serai un comble. Dans notre frousse de voir une pareille chose se produire au risque de chavirer l'un de nous se met à agiter une loque quelconque. On use même d'un procédé inédit pour faire des signaux. A l'aide du soleil et de ma petite glace de poche ont émet ainsi des réverbérations qui risquent d'être vues, mais tout cela était inutile, on nous avait bien vus et bientôt un des bateaux se détache et fonce sur nous à toute allure. Ce coup là pas de doutes nous sommes sauvés. Il y a déjà cinq heures et demi que je suis assis tout trempé dans la même position. Lorsque je veux bouger mes jambes mes genoux me font terriblement mal. Je ne crois pas que je pourrais marcher. On me rassure, on m'aidera, mais quand je vois la carcasse grise du Destroyer Anglais à nous toucher, quand je vois l'échelle qui pend le long de son bord jusqu'à nous, plus besoin d'aucun concours. Les jambes sont molles mais les bras sont solides et je monte à bord du D. 92. Il est 8 heures. Nous avons donc passé neuf heures dans cette situation mais tout cela ne compte plus. Il n'y a plus personne en vue, nous virons de bord et en route à toute allure vers l'Angleterre. On nous donne thé, biscuits et la proximité de la cuisine nous réchauffe un peu. Je me déchausse, tors mes chaussettes, les remets, je sors mon tricot et tache de le faire sécher un peu. J'y réussirai en partie, et j'en serai bien content car après un séjour pareil, mouillé comme un canard, on peut bien craindre d'attraper du mal. A bord, j'ai trouvé deux autres marins du "Desceliers" recueillis comme nous. Inexprimable joie de nous retrouver.
J'apprends par eux la fin de notre Commandant mort très peu de temps avant l'arrivée des bateaux Anglais. Nous le regrettons beaucoup ayant eu à l'apprécier chaque jour davantage. Nous approchons rapidement de la terre et à 10 heures nous stoppons en rade. Des remorqueurs nous accostent. Nous embarquons aussitôt et à 10h30 nous rentrons à Portland. D'autres remorqueurs ont suivit ; ils ont à leur bord les rescapés des autres destroyers. On regarde attentivement pour essayer de reconnaître les nôtres et on en voit un peu partout. Au rassemblement sur le quai on a envie de s'embrasser tellement notre joie est grande et nous nous comptons. A part le commandant dont la mort est certaine, il en manque deux de notre bord. Je pense que c'est le "Desceliers" qui fournira le plus fort pourcentage de rescapés. Malgré des avatars nous aurons eu de la chance avec ce bateau. On nous conduit dans une salle de spectacle où l'on nous sert des boissons chaudes. On habille les plus nécessiteux avec des frusques les plus hétéroclites. Il y a même des souliers et des vêtements de femmes. Cela ne manque pas d'un certain caractère burlesque. Peu à peu mes habits ont séchés sur moi et je suis presque sec lorsque vers 15 heures nous prenons le train en gare maritime de Portland vers une destination inconnue. A Oxford on nous sert à même le wagon un lunch très apprécié. On roule de nouveau dans la nuit. Quoique mal installés nous dormons à poings fermés. Le train stoppe, réveil, marche arrière, il y a alerte, nous repartons en arrière, il doit être 1h10. Ma montre s'était arrêtée sitôt embarqués dans le train, je la regrette bien ; je la conserverai comme une relique car comme si elle avait eu une âme elle a fait son devoir. Le sommeil nous reprend, je ne sais à quelle heure nous reprenons notre route mais c'est à 3h30 environ que nous arrivons dans une gare en "cul de sac". Des autobus sont là qui nous transportent aussitôt vers un camp de la Marine Royale Anglaise installée dans une ancienne colonie de vacances pour ouvriers, cela s'appelle "Butliu's Holiday Camp à Skegness" tout au bord de la mer au nord-est de l'Angleterre nous apprend-t-on. Là, les boissons chaudes et le lunch nous attendent, nous sommes servis par des marins anglais qui s'ingénient à satisfaire nos moindres désirs et qui parlent tous le français. On nous donne serviette et savon pour nous débarbouiller puis on nous invite à nous reposer jusqu'à 8 heures où un breakfast nous attend.
26 juillet 1940 - Après, c'est la douche et à 10 heures la visite médicale par un docteur de la Marine qui nous visite dans les petits chalets que nous occupons à deux. Ces chalets sont petits mais très biens pour nous et confortables. Il y a lavabo, lit pour deux avec matelas moelleux, deux couvertures pour chaque homme, penderie, une petite commode surmontée d'une grande glace. Des petits rois… A 13h30 repas à l'anglaise. Thé à 17 heures. Aussitôt après nous passons à l'habillement qui comprend gilet de peau, jersey bleu, pantalon, caleçon, chaussettes et souliers le tout neuf. On se sent revivre. A 19h30 souper et au lit pour un repos, un vrai et réellement bien gagné.
27 juillet 1940 - Au rythme de quatre repas par jour : 6h30, 11h30, 15h30, 18h30, notre temps passe vite. Ce jour on nous donne à chacun 5 shillings qui sont vite absorbés par l'achat de rasoirs, savons à barbe, dentifrice, brosses, etc… car inutile de le dire tout notre petit matériel est au fond de la mer.
28 juillet 1940 - Après le breakfast, nous assistons à un service religieux dit à l'intention des malheureuses victimes du "Meknès". Dans l'après-midi au stade qui appartient au camp et qui est tout près de celui-ci nous assistons à un match de football : Armée - Marine Anglaise et après le thé à un concert donné exclusivement par les marins et qui est très réussi dans toutes ces parties. Visiblement on cherche à nous distraire par tous les moyens. On établit des cartes d'identité individuelles que nous signons. Il faudra le visa de l'Amirauté pour qu'elles vaillent quelque chose.
29 juillet 1940 - Journée de sport et cinéma.
1 août 1940 - Tous les matins on nous conduit aux couleurs. Cette cérémonie qui s'accompagne de la relève de la garde ne manque pas de pittoresque et est toujours impeccablement accomplie avec le concours quotidien de la musique du camp. C'est sur le même emplacement que nous recevions ce jour là la visite de l'Amiral Musclier accueilli en grande pompe au camp. Il nous dira quelques mots par la suite dans la salle de spectacle et s'en ira comme il est venu.
3 août 1940 - notre vie au camp s'écoule avec une précision mathématique partagée entre les repas, les jeux, le sommeil. J'ai omis de noter que jeudi matin premier août j'ai envoyé un télégramme chez moi avec réponse payée. Coût : 5 shillings. Le prix n'est rien et je donnerai bien davantage pour être sûr qu'il arrivera.
la fiche de Destouesse
David Raillot
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